AVANT –PROPOS

« Qu’est-ce qu’un soldat ? À quoi sert un soldat ? Quand la paix dure déjà depuis longtemps, personne ne s’intéresse au soldat. Un soldat, c’est quelqu’un qui accepte de donner sa vie. Rien de moins. Pour son pays.»

Erick Orsenna

 

  Dans les jours qui suivirent la disparition du colonel Mathieu, le temps de s’abolir et l’espace de me sembler habité par tout ce qui pouvait bien réveiller son souvenir, jusqu’au moindre objet. Il m’apparut alors comme une évidence, de l’ordre de la nécessité, de retrouver ce père qui “n’est plus là ”, qui “n’est pas revenu de ce côté-ci de la terre” (1).

  Je décidai donc d’employer l'été 2001 à exhumer ses archives personnelles réduites par ses soins dans des malles et de vieilles cantines militaires; depuis des décennies, endormies aux angles les plus sombres de la cave ainsi que dans les profondeurs des placards du premier étage.

  À mesure que je pénétrais ce monde enfoui, fait de papier, classeurs, dossiers ... photos et plaques de verre stéréoscopiques , s’est avancée vers moi, dans un halo tremblé mais avec de plus en plus d’épaisseur, la silhouette attendue.

  Grand conservateur devant l’Éternel, le colonel Mathieu classait tout ou presque avec une méticulosité de chartiste, aussi bien les souvenirs de famille que les documents retraçant les trente-sept années de sa longue carrière qu’il qualifiait lui-même de “particulièrement variée dans les emplois tenus”.

  Fort de cette manne inespérée, je fus d’emblée convaincu que cette matière dispersée, tous ces documents épars, entretenant les uns avec les autres une secrète mais si évidente correspondance, ne demandaient qu’à être rassemblés. Aussi ai-je conçu le projet de retracer la carrière de Celui qui, lorsque j’étais petit, me paraissait toujours plus grand dans son uniforme; de reconstituer la part de lumière de son existence passée au service de la France, d’éclairer le fil d’argent de son parcours terrestre dans “ce métier qui n’en est pas un”, comme il se plaisait à le répéter.

  Le titre de la monographie s’imposa très vite à moi : ANDRÉ MATHIEU - L’IDÉAL D’UNE VIE, plaquette que je souhaitais éditer en 2002, année revêtant, au regard de mon entreprise, une signification symbolique, puisqu’il s’agissait du bicentenaire de la fondation de l’École Spéciale Militaire de Saint-Cyr.

  L'abondance du fonds m'eût autorisé bien des développements ; mais telle n’était point mon intention. J’ai voulu réaliser, dans une espèce de quête immédiate et urgente , une plaquette concise et parlante, la plus illustrée possible, facile d’accès car destinée en premier lieu à ses petits-enfants, arrière-petits-enfants… Il s’agissait de leur transmettre l’héritage, afin que chacun, aux heures parfois difficiles de l’existence, puise dans l’exemple donné des motifs de ne pas trop déchoir, de ne pas trop faillir.

  Tel est le devoir de mémoire, de piété filiale auquel je me suis attelé.

  Un autre dessein ne laissa pas d’inspirer mon projet : à travers la vie du saint-cyrien que fut mon père, j’entendais rendre l’hommage qui leur est dû aux officiers de sa génération, tirer de l’oubli, “ce second linceul des morts” (2), ces promotions des tempêtes dont le plus grand titre de gloire ne fut-il pas d'avoir éprouvé, dans toutes les acceptions du terme, nos tragédies nationales, le plus souvent dans l’incompréhension ou l’indifférence, quand ce ne fut point le dénigrement de certains de leurs compatriotes?

  Rompant avec l’audience confidentielle de la monographie tirée à soixante-quinze exemplaires, le présent site n’en est pas moins, sur un autre mode, le prolongement naturel.


Bertrand MATHIEU

1°) René Guy-Cadou
2°) Lamartine